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Interview-Portrait de Guillaume de Laubier

Vendredi, 15 Juillet 2011 09:49
Une interview de Guillaume de Laubier dans le magazine Chasseur d'images de juillet 2011 retrace les grandes lignes de son parcours professionnel.

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Chasseur d'Images - Quel a été votre cheminement avant de devenir photographe ?

Guillaume de Laubier - À dix-neuf ans, j'ai intégré une école d'agronomie à Paris. En entrant dans une grande école, on n'a plus besoin de faire quoi que ce soit, on est sûr d'en sortir diplômé. Durant les trois ans passés dans cette école, j'ai eu le temps de réfléchir à ce que j'avais envie de faire et j'ai acquis la certitude que je ne voulais pas devenir ingénieur agronome!


Par quelles voies êtes-vous arrivé à la photo ?

Mes parents m'avaient offert deux stages à Arles en été, alors que je ne connaissais rien à la photographie. Il y avait un stage sur le noir et blanc, plutôt technique, et un autre avec les photographes Ralph Gibson et Will McBride, dont le thème était "Faites votre livre" : le livre m'interpellait déjà, mais j'étais très naïf.
 Il y avait des gars venus du monde entier montrer des portfolios invraisemblables au maître Gibson. C'était impressionnant. Moi, je n'avais rien à montrer: je ne faisais pas de photos et je n'avais pas compris à qui s'adressait ce stage. J'étais un peu hors sujet. Ce stage fut-il tout de même bénéfique ?

N'ayant avec moi qu'un livre de poésie qui parlait de l'absence, de la rencontre, un truc un peu mystérieux, j'ai commencé à dessiner des choses un peu abstraites, des scènes à la Duane Michals. En une semaine, j'avais le temps. Puis j'ai photographié ces dessins pour les mettre dans mon cahier. C'était laborieux, mais je m'étais bien amusé. Arrive le dernier jour du stage où chacun doit rendre son bouquin. Comme nous étions nombreux, je pensais passer inaperçu... Je me trompais: je revois encore Gibson pointant un doigt vers moi pour me demander ce que j'avais faiUe lui présente mon travail, il tourne la douzaine de pages une première fois puis une seconde fois.

Quelle fut votre réaction ?

Cela n'avait pas de sens, je ne pouvais pas lui vendre. Finalement, il m'a emmené dans son hôtel, celui où descendaient les plus grands, et nous avons fait un échange: mon livre contre un tirage. Je n'ai jamais revu mon bouquin... etj'al toujours son tirage dédicacé.

Incroyables débuts, vous souvenez-vous de votre première publication ?
 
Une photo dans La Vie catholique illustrée. Une image en pleine page qui collait avec le texte d'une poésie. Comme je photographiais des fleurs, des petites choses délicates, j'étais allé voir ce magazine avec des tirages 9 x 13. J'y étais retourné avec des diapositives et ils en avaient conservé une vingtaine. J'ai guetté pendant plusieurs semaines ma première parution et quand elle est enfin arrivée, je me suis rendu compte que la photo n'était pas signée. J'étais brutalement et simultanément plongé dans le chaudron de l'excitation et de la déception. D'autant que je voulais parader auprès de mes cousins en leur montrant mon nom dans le magazine. J'étais déçu mais tout de même tres content car cette parution m'avait permis de toucher 890 francs! Ce magazine avait un gros tirage, plus de 400000 exemplaires. Immédiatement, j'ai pensé qu'en vendant une photo par mois je pouvais en vivre. La vente de la photo et l'épisode avec Ralph Gibson ont contribué à me lancer. Mes études terminées, je n'avais qu'un désir : devenir photographe. 

Après cette belle entrée en matière, votre parcours fut -il rectiligne? 

Non, il a fallu tirer des sonnettes, et pendant très longtemps, je n'ai pas rencontré d'autres Gibson sur ma route! J'ai toujours été dans un circuit commercial dont j'aurais aimé sortir plus d'une fois, afin de me rapprocher un peu de ce "Fine Art" dont je n'étais pas très éloigné à mon baptême du feu.
 
Comment avez-vous commencé à travailler pour des magazines de décoration, d'art de vivre ?
 
Comme je n'avais pas de boulot, je suis parti en Haïti pour donner un coup de main comme photographe à des copains de l'école d'agronomie qui faisaient des travaux de coopérants. Je vivais chez des paysans dans des conditions sommaires, ce qui me permettait de faire des photos justes. À mon retour,j'ai montré mes planches-contacts à une dame qui avait été à la tête de l'agence Magnum et qui était présidente du prix Niépce. Faute d'argent pour financer les tirages, je ne pouvais participer à ce 
prix. Cette dame me fit donc rencontrer Anne Chabrol, que personne ne connaissait à l'époque mais qui avait deux pages dans le magazine Elle, en lui demandant de regarder mes photos et de me faire travailler.
 
La chance tapait de nouveau à votre porte ... 

D'autant qu'elle me demanda si j'étais disponible le lendemain pour photographier Margot Hemingway! C'était en 1982.J'étais sorti de l'agro en 1978 et j'avais connu trois quatre ans de vraie galère! À partir de là, j'ai travaillé régulièrement pour Elle. Puis j'ai rencontré Françoise Labro qui allait monter un peu plus tard Elle Décoration, une femme très intelligente qui venait de la télé et qui connaissait moins la presse. Modestement, je l'ai un peu aidée et ensemble nous avons fait nos premiers sujets. En 1986, à la création de Elle Décoration, elle me proposa de la suivre. Je me souviens du coup de coude que me donna mon assistant de l'époque pour me faire comprendre la portée de cette proposition. J'ai travaillé pour Elle Déco dès le numéro deux. 

Pourtant, vous ne connaissiez pas ce domaine. 

C'est vrai, mais je me suis beaucoup investi dans la déco, beaucoup amusé aussi. Cela m'intéressait car c'est une sensibilité que j'ai toujours eue. Depuis mon enfance en Normandie dans la maison de mon grand-père, je garde une grande affection pour l'aménagement d'un lieu et pour ce qu'il peut s'en dégager.
 
Combien de temps êtes-vous resté dans ce magazine ?
 
J'y suis resté dix-sept ans, de 1986 à 2003. En 2003, j'ai eu un problème qui m'a coûté ma place, mais qui a aussi fait un peu avancer la profession en mettant en exergue les droits des photographes qui travaillent à plusieurs, afin de déterminer qui détient le copyright du produit final.

Peut-on rappeler les faits?
 
Sans l'accord d'Hachette (ndlr : propriétaire de Elle Décoration), j'ai revendu mes photos à l'éditeur Taschen pour un livre sur les hôtels. Il faut savoir qu'il n'y a jamais eu - et je crois qu'il n'y a toujours pas - de contrats avec les photographes. Il y a donc un vide juridique inouï, abyssal. Hachette a construit sa multinationale grâce au fonds de commerce des photos des différents magazines. Elle Déco et sa version américaine "bricolée" sur un coin de table ont fait la gloire du groupe. Aujourd'hui, il doit y avoir une vingtaine d'éditions dans le monde, c'est énorme. Mais au départ, ils ont pioché dans les photos qui existaient sans se soucier de savoir s'il y avait des contrats, des accords. Le support se considérait propriétaire à partir du moment ou il avançait les frais. Mais ce n'est pas en payant les pinceaux de Picasso que l'on devient propriétaire des toiles! Rien n'a jamais été écrit et c'était dans les mœurs de considérer qu'Hachette faisait ce qu'il voulait des photos, rémunérant forfaitairement et assez bas les photographes. Nous, nous n'étions pas censés les utiliser directement! Au fil du temps, les éditions internationales ont constitué leurs propres équipes, si bien que les rachats des sujets générés par la France ont plus ou moins périclité. Le livre de Taschen sur l'hôtellerie fut une opportunité d'utiliser mes archives. Vu qu'il s'agissait de mes photos, j'ai pris le risque. Je ne suis pas sûr d'avoir fait le bon calcul.
 
C'est pour cette raison qu'Hachette vous a attaqué ?
 
Il se trouve que ces photos d'hôtels avaient été réalisées avec la rédactrice principale qui était furieuse de voir ces photos, mes photos, utilisées sans son accord et sans qu'elle touche de l'argent! La mayonnaise est montée et Hachette a voulu se servir de moi comme exemple pour tous ceux qui auraient été tentés de faire la même chose. J'ai été viré, alors que j'étais pigiste régulier,puis l'affaire est allée aux prud'hommes. La bataille d'avocats a duré deux ans. Et, quinze jours avant les prud'hommes, il y a eu négociation. J'ai eu le droit d'utiliser les Ekta qu'Hachette n'avait pas gardés, car à l'époque de l'argentique, comme on "doublonnair; je conservais chez moi le second choix que le magazine ne voulait pas. Pour le premier choix, qui est resté au magazine, je dois toucher modestement une vingtaine d'euros par mois!

Comment avez-vous vécu cette période ?
 
J'en ai beaucoup souffert, d'autant que je n'étais pas dans l'agressivité,dans la procédure. J'étais juste dans l'action, dans le plaisir de faire des photos.Tout cela était antinomique avec ma façon d'être. Je suis très déçu de ne plus pouvoir travailler avec Hachette pour l'instant, car c'est le premier groupe de magazines du monde et j'avais une famille affective importante à Elle ... 

Avec qui collaborez-vous aujourd'hui ? 

Je travaille en direct avec des hôtels tout en collaborant avec plusieurs magazines dont un petit, Hôtel & Lodge, que je chéris particulièrement. C'est une très belle revue consacrée uniquement aux plus beaux hôtels du monde. Évidemment, cela fait rêver car il faut aller à Bora Bora, aux Maldives ou aux Seychelles. Ce n'est pas atroce, mais il faut se rappeler que nous y allons juste le temps des photos. Toutefois,je suis conscient de la chance que j'ai. Ce métier n'est jamais ennuyeux. Au pire, il peut être fatiguant, stressant, car on ne sait jamais si on va y arriver et il faut vite comprendre comment raconter l'histoire.
 
Cette façon de travailler vous convient-elle ?
 
Dans toute adaptation il y a des côtés positifs, comme trouver des nouveaux supports, de nouvelles grammaires, de nouvelles façons de raconter. Et le numérique n'est pas qu'un gain. Il représente un appauvrissement de la qualité photographique dans les lumières rares, dans la douceur. Sur ce point, l'argentique est irremplaçable. Néanmoins, la souplesse du numérique permet de faire des photos dans des situations où on n'osait pas et que l'on n'arrivait pas à exploiter avec l'argentique.
 
Quand êtes-vous passé au numérique ?
 
Il y a trois ans et je commence seulement à être à l'aise. Car qui dit numérique dit Photoshop, c'est incontournable! Sans être un expert, il faut être bon dans ce domaine, car c'est le prolongement inévitable de la prise de vues. J'ai travaillé vingt-cinq ans avec des Mamiya RB et RZ, le plus souvent avec un objectif 50 mm. Le moyen format me manque beaucoup car en numérique on ne trouve que des dos 4,5 x 6, pas de 6 x 7. Cette approche m'obligeait à travailler sur pied, à me poser. Comme disait 
 Robert Doisneau à propos de la visée du Rolleiflex, on s'inclinait devant les gens que l'on photographiait, ce qui obligeait à une certaine humilité.
 
Quel matériel utilisez-vous ?
 
Un Nikon D3 et un D700. J'ai envie de passer au D3X, car je suis un peu orphelin au niveau de la définition. Le problème des poussières m'a conduit à laisser en permanence un 24-70 mm f/2,8 sur le D3. Sur le D700, j'utilise aussi bien des objectifs à décentrement que des téléobjectifs. Je transporte tout ça dans un vieux sac Billingham qui a une bonne vingtaine d'années. Il n'est pas adapté pour y glisser un ordinateur mais, comme je suis sentimental, je le garde. 

Le numérique a-t-il changé votre approche de la lumière ? 

La force du numérique se ressent quand la lumière est quasi absente. C'est assez miraculeux quand on a envie de faire le noir complet dans une pièce, de tout fermer, de garder juste un tout petit peu de lumière qui passe dans un endroit. En prise de vues déco, comme cela ne bouge pas, on peut poser pendant trente secondes et se balader dans l'image en ajoutant des petites sources de lumière avec des Maglite ou des Led. Cela donne d'excellents résultats! 

Et en extérieur ? 

La difficulté du numérique, c'est le contre-jour. Le paysage est beau dans cette situation, mais il est difficile d'aller au bout de la logique du contre-jour. À un moment donné, il n'y a plus d'information dans le pixel. Quand il est blanc, il n'y a plus rien, alors que l'épaisseur du film donnait toujours quelque chose. Un grain qui montait avec quelque chose dans les hautes lumières. En numérique, nous sommes passés du grain au bruit! Or, je trouve que les lumières ne sont belles qu'en contre-jour. J'ai une passion pour les silhouettages, les lumières qui dramatisent, qui sculptent. En numérique, cela m'oblige à jouer avec Photoshop et les montages. Si on a le temps, c'est la solution, comme lorsque Ansel Adams travaillait ses zones en développant ses noirs et blancs. Il faut alors faire une photo dense, une autre claire et mélanger. Au fond, c'est la même chose et il ne faut pas en avoir honte, cela fait partie des nouveaux vocabulaires de la photographie.
 
Propos recueillis par Jean-Jacques Cagnart
Chasseur d'Images - n° 335 - Juillet 2011

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